Depuis quelques jours, la messagerie MAX n’est plus disponible sur l’App Store, quel que soit le pays utilisé. Voilà qui ne fait pas les affaires de VK, son propriétaire, ni celles du gouvernement russe, qui avait de grands projets pour elle, comme le rapporte The Moscow Times.

Une app privée, mais « fortement poussée » par le gouvernement
Mais cette app, déjà, qu’est-ce que c’est ? Si à l’origine elle est sortie comme un équivalent à WhatsApp ou Telegram, développée par les propriétaires du réseau social VK (équivalent de Facebook en Russie), elle est devenue bien plus ambitieuse avec le temps, s’imposant petit à petit comme un équivalent à WeChat en Chine. Ainsi, en plus des messages texte, des appels audio et vidéo, du partage de fichiers, l’app contient en plus des mini-apps, et des chaînes d’information.
Mais la feuille de route est encore plus ambitieuse : elle est amenée à gérer l’identité numérique de l’utilisateur, permettre la signature numérique authentifiée de documents, les paiements, l’accès aux comptes bancaires, la prise de rendez-vous administratifs, l’accès aux services publics, la vérification de l’âge, du statut étudiant, et devrait même contenir plusieurs outils professionnels en partenariat avec des entreprises du pays.
L’app est donc destinée à devenir à la fois WhatsApp, mais aussi FranceConnect, Telegram, Ameli, Banxo, DocuSign, Teams et d’autres équivalents, le tout dans une seule app. Bien entendu, pour arriver à ce résultat, ne serait-ce que pour la partie vérification d’identité, il faut une volonté et même une coopération active des autorités. En fait, elle est tellement poussée par le pouvoir russe qu’elle obtient non seulement une aide très volontaire, mais le Roskomnadzor s’assure aussi que les autres apps de messagerie ou d’appels vidéo sont de leur côté bloquées. Ainsi, MAX obtient immédiatement le statut d’app « qui passe quand les autres sont bloquées », lui permettant de gagner rapidement des utilisateurs. L’app fait aussi l’objet d’une publicité active de la part des célébrités locales, comme le chanteur Yegor Krid.
En contrepartie, l’app ne propose aucune possibilité de discussions anonymes. Si le développeur en chef de VK, Artemy Lebedev, affirme que cette identification obligatoire permet d’éviter les bots et les spams, selon ses propos cela évite aussi... les ukrainiens. Et concernant cette authentification, ses prochains liens avec l’identité numérique dans le pays rapprochent encore plus l’app des services du FSB : l’agence gouvernementale a envoyé toute une liste d’exigences aux créateurs de l’app, avant de la connecter aux identités numériques officielles déjà disponibles dans le pays.
Y compris dans l’éducation, le gouvernement pousse à l’utilisation de l’app : le ministère de l’éducation nationale russe insiste fortement auprès des professeurs pour l’adoption de MAX, et certains s’inquiètent d’une pression anormalement élevée sur l’adoption de l’app par les professeurs et étudiants : « Au travail, on nous rappelle que bientôt il sera obligatoire de passer sur MAX. Ils n’ont pas dit explicitement ce que ça signifiait, ou comment on allait l’utiliser. On ne sait pas encore si on pourra refuser, et quelles seront les conséquences. Sachant que MAX est un outil de contrôle de l’État, je préférerais ne pas avoir obligation de l’utiliser ».
Le forcing est tellement visible que l’app devient un meme dans la communauté russe : certains sur X comparent l’app « aux sempiternelles queues pour tout et n’importe quoi de l’ère Soviétique », ou s’inquiètent que « MAX finisse par venir pré-installée partout, y compris dans nos bouilloires et nos frigos ».
Les limites sur des appareils gérés depuis l’étranger
Et donc, depuis quelques jours, l’app n’est plus disponible sur l’App Store d’Apple. Que ce soit en Russie, ou bien entendu à l’étranger.
MAX confirme que l’app est actuellement indisponible sur l’App Store. [...] Cela signifie aussi que les utilisateurs d’iPhone n’auront plus de notifications de nouveaux messages ou d’appels. Nous recommandons d’ouvrir l’app de temps à autre afin de ne pas manquer de messages importants.
La maison mère de VK a questionné Apple sur la suppression de l’app, et sur les étapes à suivre afin de la faire revenir sur l’App Store, tout en proposant pour le moment à ses utilisateurs de la télécharger depuis des stores alternatifs ou directement sur le site officiel de MAX.
Russie : plus aucun moyen de paiement n’est accepté par l’App Store ni aucun autre service Apple depuis le 1er avril
De son côté, Apple a répondu à BBC News Russian que l’app avait été supprimée de l’App Store en raison des sanctions prises contre le pouvoir Russe suite à l’invasion de l’Ukraine, sans spécifier à quelles sanctions exactes cette suppression correspondait. Le ministre du développement du numérique russe, Maksut Shadayev, a de son côté accusé Apple de restreindre l’accès à MAX pour 20 millions d’utilisateurs d’iPhone sans donner la moindre explication.
Si le mouvement paraît être isolé à Apple, il n’en est rien : avant cette suppression de l’App Store, d’autres entreprises d’internet ont pris des mesures, même temporaires, contre l’app russe. Ainsi, le service Cloudflare a pendant quelques temps taggué les services de l’app comme spyware, obligeant les développeurs de l’app à se justifier, et ces derniers blâmant Cloudflare pour une « mauvaise compréhension des standards web ». Quelques temps après, la Russie a bloqué complètement Cloudflare, le FSB accusant le service et son comparse Fastly d’aider les agences d’espionnages occidentales à surveiller les hauts-gradés russes sur leurs iPhone.
La Russie bloque FaceTime
Cette suppression fait aussi suite à une forte campagne de la part de l’opposition au gouvernement russe en exil, Yulia Navalnaya (l’épouse du défunt Alexeï Navalny) en tête. Cette dernière a en effet lancé une campagne anti-censure, demandant avec insistance à Apple et Google de supprimer MAX de leur store en ligne. Quelques semaines plus tard, Apple a finalement retiré l’application de l’App Store. Impossible toutefois de savoir si cette décision est liée à cette campagne ou à l’application des sanctions visant certaines entités russes.
L’un des objectifs de MAX était justement de réduire la dépendance de la Russie aux plateformes occidentales. Son éviction de l’App Store rappelle toutefois qu’une partie importante du parc mobile russe reste composée d’iPhone, et donc dépendante des décisions d’Apple.
Si cette suppression est la dernière escarmouche dans cette guerre sur plusieurs plans, il y a fort à parier que ce ne soit pas la dernière, dans un conflit où l’information, les plateformes numériques et les outils de communication sont devenus des enjeux stratégiques au même titre que les infrastructures physiques.

















