« Il y a une app pour ça. », disait le slogan. Mais il y a des apps que l’on souhaiterait ne jamais avoir à installer. En Iran, face à l’absence criante de système d’alerte en cas d’attaque aérienne, des bénévoles ont pris les devants. Leur solution ? Mahsa Alert, un dispositif collaboratif qui tente de cartographier le danger en temps réel.
Un nom comme un symbole
Le nom de l'application n'a pas été choisi au hasard. Mahsa Alert rend hommage à Mahsa Amini, dont le décès en 2022 avait embrasé le pays. Aujourd'hui, alors que le conflit armé s'installe depuis plus de trois semaines, l'application est devenue le seul fil d'Ariane pour des millions de citoyens plongés dans un vide informationnel total.
Développée par l'ONG américaine Holistic Resilience, dirigée par Ahmad Ahmadian, la plateforme ne se contente pas d'être un site web. Elle se décline en applications Android et iOS, pensées pour être les plus discrètes et légères possibles. Dans un pays où le régime joue du « kill switch » comme d'un instrument de contrôle, la légèreté est une fonction vitale.
Les développeurs ont priorisé un fonctionnement hors-ligne. L’idée est simple : si un utilisateur parvient à grappiller quelques instants de connexion, il peut mettre à jour ses données via des fichiers ultra-optimisés. Les mises à jour pèsent en moyenne 100 ko, et certaines descendent même jusqu'à 60 ko. Un impératif pour passer sous les radars et s’adapter aux débits indigents imposés par les autorités.
Cartographier le feu
Le fonctionnement repose sur la remontée de terrain, mais sous haute surveillance. « Nous devons passer par un processus de vérification rigoureux avant de placer un incident sur la carte », explique Ahmad Ahmadian à nos confrères de Wired. L’équipe fait face à un afflux massif de données, avec un carnet de commandes de plus de 3 000 rapports en attente de validation.
Mais Mahsa Alert va plus loin que la simple alerte missile. C'est une véritable carte de survie qui recense :
- Les frappes confirmées et les zones d'évacuation.
- L’écosystème de la surveillance : des milliers de caméras de CCTV et de checkpoints suspectés.
- Les points de secours : hôpitaux, pharmacies et lieux de culte.
L’efficacité du système est glaçante : 90 % des attaques confirmées ont eu lieu sur des points déjà identifiés comme « zones de danger » par l’application.
Le paradoxe des chiffres
Depuis le début de l’année 2026, l’application a déjà attiré environ 335 000 utilisateurs. Pourtant, un chiffre interpelle : seuls 28 % de ces utilisateurs consultent l’app depuis l’intérieur des frontières iraniennes. Plus de 70 % de l'audience se trouve à l'étranger, servant souvent de relais pour informer leurs proches restés sur place.
Ce décalage s'explique par la peur. L’infrastructure numérique de l’Iran s’apparente à une souricière numérique. Le contrôle de l’État est tel que chaque octet partagé peut devenir une pièce à conviction. Des arrestations ont déjà été signalées pour de simples partages d'images ou une « activité en ligne » jugée suspecte.
Une cible mouvante
Le succès de la plateforme en fait une cible privilégiée. Depuis le mois dernier, Mahsa Alert subit des attaques par déni de service (DDoS) incessantes. La cyberguerre se joue aussi sur le terrain de la désinformation : l’équipe a documenté des tentatives d’empoisonnement de leur nom de domaine et l'apparition de sites « clones » destinés à piéger les utilisateurs. Des manœuvres de déstabilisation auxquelles l’organisation est totalement étrangère.
L’espoir de l’obsolescence
« J'aimerais que nous ayons plus de ressources, les idées ne manquent pas », confie Ahmadian. Mais derrière l'ambition technique se cache un souhait plus profond : celui de voir l'application devenir inutile. Si la paix revenait, l’outil pourrait alors muer en un système d’alerte d’urgence plus conventionnel, au service d'un futur que les Iraniens espèrent plus serein. En attendant, Mahsa Alert reste ce lien ténu, mais essentiel, entre la technologie et la survie.















