L’histoire commence en 2007. L’iPhone vient de sortir et c’est une petite merveille technologique, à un détail près : Apple, dans son obsession habituelle pour la simplicité, a totalement omis ou volontairement écarté la fonction de capture d’écran. Pour le commun des mortels, ce n'est pas un drame, mais pour David Pogue, qui prépare son futur best-seller iPhone: The Missing Manual, c'est une catastrophe logistique. Comment illustrer un guide complet sans images de l'interface ?
Quand Steve Jobs s’en mêle…
Pogue contacte les relations publiques d'Apple. La réponse ne surprendra personne qui connait bien la firme de Cupertino : « On a bien un outil interne, une sorte de bidouille en ligne de commande assez moche, mais on ne la donne pas aux journalistes. » Après insistance, Apple lui propose un deal surréaliste : prendre un avion pour Cupertino, s'installer dans une salle de conférence sous surveillance, utiliser leur matériel pour faire ses captures, et repartir avec ses fichiers sur une clé.
Pogue accepte, réserve son billet... et là, coup de théâtre. Le service de presse le rappelle : Steve Jobs a eu vent de l'accord et a tout annulé. Sa logique est implacable : « Hors de question qu'un journaliste utilise nos outils internes non finalisés. »
Mais Jobs, jamais à court de solutions aussi radicales que coûteuses, propose une alternative : que Pogue lui envoie la liste exacte des captures nécessaires. Apple débauchera alors un ingénieur pendant tout l’été pour les réaliser une à une.
Pogue s'exécute et envoie un tableur massif détaillant 400 captures d'écran, précisant chaque fenêtre et chaque donnée à afficher. Un « pauvre gars » chez Apple a donc passé ses vacances à faire du copier-coller pour satisfaire les besoins de l'auteur. Le résultat est superbe, mais le processus est une véritable usine à gaz.
La fonction existait pourtant
Pourtant, dans l'ombre des laboratoires, la solution existait déjà, née d'une nécessité purement technique. À l’aube du lancement, Apple avait instauré une « carry list », une liste de privilégiés autorisés à sortir les prototypes du campus. Un ingénieur, Jacok Farkas, autorisé à ramener l’objet précieux chez lui, découvre alors un bug dans l'application Météo. Frustré de ne pouvoir documenter l'erreur sans ses outils de développement, il décide de prendre les devants.
Le lendemain, il plonge dans le code source du SpringBoard (le logiciel qui gère l'écran d'accueil) et écrit son propre patch pour capturer l'image affichée. Pour déclencher l'action sans risque de fausse manipulation, il imagine une combinaison improbable : presser le bouton Home et basculer le commutateur de sonnerie. Par pur plaisir narcissique, il ajoute même le bruit d’un obturateur photo. Le code est intégré en une semaine en interne, sous le radar, pour permettre aux ingénieurs de signaler des bugs. À ce stade, la fonction est invisible pour le public, cachée derrière des verrous logiciels.
La naissance de la « Pogue Feature »
Un an plus tard, en 2008, rebelote. Une nouvelle version de l'iPhone arrive et Pogue a besoin de mettre à jour son manuel. Il rappelle Apple, qui lui répond cette fois un « non » catégorique : « On ne refera pas l'été des captures d'écran, c'est trop de boulot. »
C’est finalement la lassitude qui fera basculer l’histoire. Plutôt que de mobiliser à nouveau un ingénieur à plein temps, la firme décide de rendre publique cette fonction de débogage qui dormait dans le code. Le geste est simplifié, passant du commutateur de sonnerie au bouton de veille, et la fonction est déployée avec iPhone OS 2.0.
En interne, ce raccourci a longtemps été surnommé la « Pogue feature ». Finalement, ce geste que l’on fait tous dix fois par jour n’est que le résultat d’un bug météo. C’était aussi ça, la magie des débuts de l’iPhone.














