Pour la première fois, une évolution majeure d’un système d’exploitation d’Apple pourrait bien rester durablement bloquée aux frontières de l'Europe. Si le lancement d'Apple Intelligence avait déjà subi un retard à l'allumage sur le Vieux Continent, les raisons étaient alors en grande partie techniques et linguistiques. Avec Siri AI, le blocage est d'un tout autre ordre : il est éminemment politique.
Au cœur de la discorde, une question de sécurité et d'ouverture. Apple refuse catégoriquement d'offrir aux intelligences artificielles concurrentes un accès débridé aux données de ses utilisateurs. Pour tenter de concilier ses principes avec les exigences européennes, la Pomme avait pourtant mis sur la table une solution technique : le « Trust System Agent ». Ce système intermédiaire devait faire office de douanier, n'autorisant l'accès aux données personnelles par des IA tierces que dans le strict respect du consentement de l'utilisateur. Consciente de l'ampleur du chantier, Apple proposait un déploiement graduel sur dix-huit mois.
Une main tendue que la Commission européenne a fermement repoussée. Pour les régulateurs, il n'appartient pas à Apple de décider qui a le droit d'innover en Europe, ni de dicter aux citoyens les outils d'intelligence artificielle qu'ils peuvent utiliser.
Siri AI : pour Bruxelles, Apple n’a qu’à respecter les règles
Le bras de fer avec Bruxelles
Cette semaine, Greg Joswiak s’est fait le porte-voix d'une entreprise tiraillée. S'il s'est dit « très déçu » pour les utilisateurs européens, le patron du marketing d'Apple a réaffirmé que l'entreprise ne transigerait pas sur sa philosophie : pas question de compromettre la sécurité des clients en laissant leurs données circuler sans garde-fou.
Mais au-delà du cas européen, c'est bien la contagion réglementaire qui effraie Cupertino. La crainte de voir le DMA (Digital Markets Act) faire des petits à travers le monde est palpable. « Nous espérons que d'autres gouvernements ne suivront pas l'expérience européenne ratée qu'est le DMA », a d'ailleurs cinglé le dirigeant.
Greg “Joz” Joswiak talking about why Apple won’t ship Siri AI on iPhone & iPad in the EU at launch.
— Shishir (@ShishirShelke1) June 10, 2026
EU’s rules would require Apple to give third-party AI assistants broad access to users personal context, something it believes would compromise privacy and security.
“We hope… pic.twitter.com/HfDHKUQ1JO
Apple assure toutefois vouloir poursuivre les discussions avec la Commission dans l'espoir de trouver un compromis. Mais l'horloge tourne : il faudra peut-être de toute façon attendre ces fameux 18 mois pour que le Trust System Agent soit pleinement opérationnel.
Les utilisateurs, grands oubliés du débat ?
Et les utilisateurs dans tout ça ? À la fois clients et citoyens, ils assistent pour l'instant à ce match de ping-pong institutionnel depuis les gradins, sans vraiment avoir voix au chapitre. C’est tout le drame de cette affaire.
Pour remettre les utilisateurs au centre de l'échiquier, Lorenzo Ferrante, un développeur iOS basé en Italie, a décidé de lancer une pétition. Son manifeste s'articule autour de cinq principes fondamentaux, traduits ici, qui réclament une sortie de crise rapide :
- I. L'accès n'est pas un privilège. Une technologie conçue pour le grand public doit être livrée à tous. Lorsqu'une fonctionnalité est lancée à l'échelle mondiale mais s'arrête aux frontières de l'Union, un demi-milliard de personnes se retrouvent reléguées au second plan.
- II. Confidentialité et concurrence sont des alliées, pas des ennemies. Nous refusons d'avoir à choisir entre des marchés ouverts et des appareils sécurisés. Un cadre réglementaire digne de l'Europe se doit de protéger les deux — et une entreprise digne de notre confiance doit développer ses produits en ce sens.
- III. La régulation doit protéger les utilisateurs, pas bloquer leurs fonctionnalités. Le DMA a été créé pour servir les citoyens européens. Lorsque son application les condamne à une attente indéfinie, c'est l'application — et non le principe — qui doit être corrigée.
- IV. Le retard a un prix. Chaque mois passé sans ces assistants modernes est un mois durant lequel les étudiants, les travailleurs et les entreprises d'Europe prennent du retard sur le reste du monde, qui a déjà ces outils en poche.
- V. L'Europe mérite le premier rang. Nous ne demandons pas de traitement de faveur ni d'exception. Nous demandons simplement à Apple et aux régulateurs de l'UE de s'asseoir à la même table pour définir une voie sûre et respectueuse de la vie privée — et de le faire sans attendre.
À l’heure où nous écrivons ces lignes, l'initiative a déjà recueilli plus de 1 780 signatures à travers 25 pays. Reste à voir si cette mobilisation naissante suffira à faire bouger les lignes à Cupertino comme à Bruxelles.
Merci Anthony

















