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Le peer-to-peer s'affiche en magazine

Christophe Laporte

Wednesday 24 November 2004 à 18:54 • 0

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Lancer un magazine dédié au P2P, en voilà une idée culottée, surtout lorsque c’est pour défendre une certaine consommation de la musique et non pour promouvoir le piratage. Le projet nous a emballés et pour les soutenir, nous leur avons modestement proposé de piocher dans notre contenu. Le numéro un est sorti cette semaine en kiosque et coûte 3 €. Guillaume Champeau nous présente le bébé dans cette interview sans langue de bois.

CL : D'où vient le nom Ratiatum ?

Guillaume Champeau : Ratiatum est le nom gréco-romain d'une commune au sud de Nantes, Rezé, où j'ai longtemps habité et notamment au moment de la création du site. C'était une manière de rappeler que les nouvelles technologies dont nous parlons sont toutes issues d'une histoire, et que si elles bougent pas mal de choses à notre niveau, à l'échelle de l'humanité, ça n'est rien. Lorsque l'on parle de Peer-to-Peer et que l'on entend dire qu'il va tuer toute création artistique, se rappeler que l'art n'est pas né à l'invention du phonogramme est une bonne chose :-)

CL : Pourquoi avoir créé un site web orienté sur P2P ? Quelles étaient tes motivations à l'époque ?

GC : Ça s'est fait très naturellement après avoir créé un peu par hasard et par chance le site Internet d'un outil dédié à eDonkey (eDonkeyBot pour ne pas le nommer). J'y animais une petite communauté qui s'est très vite développée autour du projet, et est venu un temps où le champ de réflexion s'est étendu au P2P en général, et le créateur du logiciel et moi-même avons alors "divorcé". Il fallait un autre site pour continuer à discuter avec la communauté et l'informer de ce qui se passait dans le monde du P2P. Ratiatum était né.

CL : Qu'est-ce qui t'a poussé à lancer un magazine ? Penses-tu qu'il y ait un marché sur une question (le P2P) si restreinte ?

GC : Internet est un outil formidable et de loin le meilleur pour s'informer et communiquer. Mais il est trop rapide, trop réactif, c'est souvent davantage du fast-news que de la bonne cuisine. De par la nature même du réseau, les internautes veulent vivre en direct. Avec un mensuel, nous avons le temps de prendre du recul, d'interviewer les acteurs concernés, de publier une réflexion qui n'est pas livrée à chaud, mais qui a été mûrie au fil des semaines de préparation du magazine. Le magazine papier est donc un complément à Internet. Pendant trop longtemps (et je crains que ça soit encore le cas), les éditeurs papier se sont mis en concurrence avec Internet, en voulant rivaliser sur le rythme et le type d'informations. On a vu apparaître des magazines hebdomadaires à prix mini, mais rien qui offrait une valeur ajoutée par rapport à Internet. La presse papier est en crise, particulièrement dans le secteur informatique, mais il ne faut pas l'enterrer. Elle doit aujourd'hui rencontrer un nouveau public, en lui parlant autrement.

Le pari est d'autant plus risqué avec Ratiatum Magazine que le P2P est encore un domaine de spécialistes, d'internautes avertis. Pour être franc avec vous, je n'ai pas la moindre idée du marché que nous pouvons avoir, et pour deux raisons. La première, c'est que nous sommes une toute petite structure et nous n'avons pas les moyens de faire une étude de marché. La seconde c'est que d'instinct, je pense que nous avons un marché en puissance qu'il nous faut "tout simplement" créer. L'originalité que nous allons essayer d'imposer et de développer sur Ratiatum Magazine, c'est de parler d'informatique sous un angle davantage politique et social que technique. L'informatique est devenue quelque chose de banal, et la technique ne m'intéresse pas pour elle-même. Ce qui est passionnant, c'est de voir en quoi l'iPod change notre approche de la musique, comment Kazaa oblige l'industrie du disque à se remettre entièrement en question, et quels sont les mouvements culturels qui s'opèrent. On imagine mal un magazine TV se concentrer sur le tube cathodique et le maniement de la télécommande. La presse informatique doit faire pareil.

CL : Quels sont vos objectifs pour ce premier numéro ? L'équipe est composée de combien de personnes ?

GC : En terme de rentabilité, les objectifs sont ceux de l'éditeur et lui appartiennent. C'est lui qui prend les plus grands risques financiers.

En terme d'image et d'impact, notre objectif est de démontrer l'absurdité totale de l'acharnement exercé actuellement contre les internautes. Notre premier numéro comporte un dossier volontairement provocateur dans lequel nous montrons qu'il y a des moyens bien plus simples et totalement légaux d'accumuler des milliers d'heures de musique dite "commerciale" sans verser un seul centime à l'industrie du disque. Quoi que vous fassiez, l'achat de musique pour elle-même est un modèle économique dépassé sur Internet, protégé par un droit d'auteur absurde. Mais notre objectif n'est pas de provoquer pour provoquer, et de tirer la langue en face de l'industrie du disque. Nous souhaitons apporter des pistes de réflexion qui feront évoluer l'ensemble des acteurs vers une solution de compromis.

Concernant l'équipe de rédaction, elle est extrêmement réduite, petite structure oblige. Je m'occupe personnellement de l'essentiel du contenu éditorial, aidé par une poignée de collaborateurs internes et externes. Si le succès est au rendez-vous, le nombre de ces collaborateurs devrait naturellement augmenter, et c'est tout le mal que je nous souhaite.



CL : Comment juges-tu la politique répressive des majors en France ?

GC : Quiconque ouvrira Ratiatum Magazine et en lira deux pages comprendra que j'y suis farouchement opposé. Je la juge absurde (plusieurs études ont démontré l'impact neutre, voire positif, du P2P sur les ventes de disques), réactionnaire, et je regrette profondément que le gouvernement encourage des sociétés privées à faire courir trois ans d'emprisonnement et 300.000 euros d'amende à une cinquantaine d'individus passionnés de musique, qui ont mis le pied dans cette avancée sociale extraordinaire qu'est la décentralisation des canaux de distribution. L'histoire leur donnera tort.

CL : Comment vois-tu l'avenir du P2P ? Quelle serait pour toi la solution idéale pour la distribution de la musique ?

GC : Le P2P est encore balbutiant. Nous sommes à l'âge préhistorique de la distribution de contenus numériques. Il faut bien comprendre que le piratage n'est pas la raison du succès des réseaux Peer-to-Peer. Le piratage a toujours existé, qu'il soit dans les cours de récrés ou sur les serveurs FTP. On prétend que le P2P est plus nocif de par son échelle démultipliée, mais que vous piratiez 1 CD ou 20 CD, votre budget culturel n'évolue pas pour autant.
Ce qui est important avec le Peer-to-Peer, ce qui fait son succès, c'est que vous donnez le pouvoir de distribution et de promotion au public. Les majors perdent leur monopole et le contrôle de bout en bout qu'elles ont dans le monde matériel où la musique se fait connaître sur NRJ et se vend chez Virgin. On a vu ce mouvement de dé-monopolisation avec l'information. Combien de journaux dans les kiosques hier, et combien de sites Internet aujourd'hui ? Et je ne parle pas des blogs, qui accentuent encore le mouvement. La musique étant dématérialisée, elle prend le même statut que l'information, et donc elle va se distribuer par de multiples canaux. C'est actuellement illégal, mais ça ne peut pas le rester. C'est contre nature.

Consciemment ou non, le P2P est aujourd'hui bridé par cette illégalité. Aucun éditeur n'ose aller au bout de la logique en faisant des utilisateurs les premiers promoteurs des contenus qu'ils mettent en partage. Actuellement, les morceaux de musique les plus téléchargés sont ceux du top 50, la valeur culturelle du Peer-to-Peer est une légende. Mais ça a une explication très simple. Faites ceci : lancez Kazaa, et téléchargez quelque chose que vous ne connaissez pas. Impossible. Il vous faut au moins avoir un nom pour l'entrer dans un moteur de recherche. La culture est toujours dominée par les canaux de promotion, que sont toujours les radios pour la musique, et les radios diffusent le top 50. Laissons le temps aux éditeurs de réaliser qu'ils ont beaucoup de choses à faire du côté de la promotion et de la communication entre les utilisateurs, et nous verrons que le Peer-to-Peer prendra une dimension incroyablement plus puissante qu'actuellement.

Les artistes eux-mêmes pourront se servir du P2P pour faire connaître leurs oeuvres et les distribuer à un coût quasi nul. Adieu les contrats de distribution liberticides et dilapidaires, signés avec les majors. Croyez-moi, c'est bien la première raison des poursuites engagées par la RIAA, l'IFPI, le SNEP, la SCPP et consorts...


CL : On t'a souvent entendu tenir des propos assez durs envers Apple, que reproches-tu à Cupertino exactement ? Ne trouves-tu pas plus dangereux que Microsoft s'empare du marché des DRM ?

GC : Je ne m'en prends pas à Apple parce que c'est Apple, je m'en prends à la politique globale de distribution de musique sur Internet, dominée par les DRM qui n'ont pas pour autre objectif que de pérenniser le contrôle des majors sur le marché culturel mondial. Apple étant le leader dans la distribution de musique sur Internet, il est logique que les critiques se concentrent sur le leader.

Par ailleurs, si Apple avait réussi à imposer son Macintosh face au PC, Cupertino serait sans doute aussi détestable que Redmond. Les deux groupes ont les mêmes ambitions de contrôle. Rappelons que quatre sociétés seulement ont la main mise sur quatre-vingts pour cent de la musique écoutée sur notre planète. La Pomme refuse en ce moment d'accorder des licences de son système FairPlay à de potentiels concurrents, ce qui fait que la musique achetée chez Apple ne pourra pas être lue sur un autre appareil que l'iPod d'Apple. Inversement, achetez un morceau sur FnacMusic, et vous ne pourrez pas le lire sur votre iPod. Avec les accords OMPI de 1996, qui vont être transposés en France dans les prochaines semaines, il sera en plus interdit juridiquement de convertir un morceau Apple pour le lire sur un appareil Microsoft. Il ne faut pas grande imagination pour comprendre à quel point le monopole va être accentué, et pourquoi il faut le combattre.

CL : Comment juges-tu les boutiques telles que iTunes, Fnacmusic, Napster et Cie ?

GC : FnacMusic a été une immense déception. J'ai cru que le groupe allait profiter de son expérience et de son réseau de disquaires pour sortir un vrai service culturel, et on s'est trouvé face à une boutique en ligne mal pensée, à peine commentée, et sans l'attrait culturel (même feint) qui fait l'attrait de ses magasins traditionnels. Je ne vous dirais pas mon aversion pour Sony Connect, cette plateforme est une erreur de long en large. Il semble que seuls iTunes et VirginMega parviennent à sortir leur épingle du jeu, avec surtout un catalogue plus étendu sur ces deux plateformes, mais l'utilisation des DRM reste une absurdité économique. Je ne connais pas une seule personne qui ait acheté un morceau pour son DRM. J'en connais énormément qui n'ont pas acheté à cause des DRM. Symétriquement, je ne connais pas une seule personne qui n'ait pas piraté à cause des DRM, et j'en connais énormément qui ont piraté à cause des DRM. Si l'on va sur iTunes Music Store et non pas sur Kazaa, c'est pour le service. Apple ne vend pas des fichiers AAC mais une facilité d'utilisation et un environnement. Il ne faut pas non plus sous-estimer la valeur de "sampling" des réseaux P2P, et un échantillon de 30 secondes ne suffira pas à convaincre un internaute d'acheter s'il est habitué à écouter toute la chanson avec Piolet ou Soulseek.

CL : Crois-tu au modèle de la location de musique comme le propose Janus ?

GC : J'ai un avis partagé sur la question. D'un point de vue économique, c'est sans doute une bonne réponse au Peer-to-Peer. Pour un coût relativement raisonnable d'après les premières offres qu'on voit arriver, l'internaute peut écouter sans frais supplémentaires des milliers de morceaux de musique, et les emporter avec lui. D'un autre côté, c'est faire entrer de plain-pied la musique dans l'âge de l'accès que décrit Jeremy Rifkin. Vous ne possédez plus de morceaux de musique, fini les placards remplis de 33 tours que vous pouvez toujours jouer sur un vieux tourne-disque. Lorsque se termine votre abonnement à la plateforme, toute la musique que vous avez collectionnée disparaît dans un coup de vent. Socialement, j'ai encore du mal à mesurer l'impact que ça pourrait avoir sur les individus, mais nos biens culturels sont ceux qui forment en grande partie notre personnalité et notre individualité.
Et bien sûr, je ne reviens pas sur le problème des DRM, d'interopérabilité, ni sur le fait qu'il s'agit là encore d'un moyen de contrôler toute la chaîne culturelle, de bout en bout.

CL : Qu'écoutes-tu en ce moment ?

GC : Je me suis replongé dans le répertoire libre de Magnatune et notamment sur le jazzman Chris Juergensen, toujours très agréable à écouter le soir quand viennent la pénombre et le moment de se plonger dans l'écriture. Dans un autre registre j'ai découvert le montréalais Jade Leary et anecdote amusante, il avait créé en 2002 un modèle de distribution de musique type shareware qu'il avait appelé... FairPlay :-) J'écoute aussi des artistes du circuit traditionnel, comme le très très bon David Linx, Jeff Buckley, Ani Di Franco... et Lynda Lemay ou encore (hé oui) Goldman pour la chanson francophone. À propos, ce dernier n'est pas disponible en ligne autrement qu'en le piratant. Pour l'artiste francophone le plus diffusé en radio, c'est un comble.


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