Tony Fadell : dans les coulisses de la création de l’iPhone

Mickaël Bazoge |

Les prototypes d’iPhone et les deux interfaces qui ont récemment fuité ont fait sortir de sa tanière Tony Fadell, principal artisan de l’iPod. Plus précisément, il lève un coin du voile entre le projet P1 — « l’iPod Phone » —, et le projet P2 cornaqué par Scott Forstall, celui qui a été choisi en bout de course (lire : Les prototypes d’iPhone P1 et P2 réunis dans une vidéo).

Le « père » de l’iPod a voulu remettre quelques pendules à l’heure concernant le prototype P1 et l’esprit de compétition qui régnait à l’époque, alors qu’Apple cherchait à développer son téléphone. Dans une entrevue à The Verge, Tony Fadell explique que la concurrence se faisait surtout au niveau des idées ; les équipes travaillaient ensemble à l’époque.

Il indique qu’il y avait « 16 ou 17 concepts différents ». « Parfois, les choses stupides ne semblent stupides qu’au début, dès que vous travaillez dessus elles deviennent en fait bien plus intéressantes », explique-t-il. Et il est vrai que reprendre la molette et l’interface de l’iPod sur un grand écran tactile ne semble pas, sur le papier, très pertinent.

Le prototype Wallaby, branché à un Power Mac G3 afin de simuler la partie matérielle de l’iPhone.

Fadell déroule la chronologie de cette idée. Au départ, l’idée était d’améliorer la lecture de vidéo sur l’iPod : « Intégrons un grand écran sur l’iPod, retirons la molette et faisons-la virtuelle, comme ça vous avez un grand écran pour regarder des vidéos et des photos. La molette dérangeait et nous ne voulions pas faire un appareil plus grand, mais simplement avoir un écran plus grand ».

Il y a ensuite eu cette idée de « l’iPod Phone », dans lequel l’écran reste grosso-modo de la taille des dalles du baladeur classique (ou « un design d’écran comme en faisait Nokia »). La molette tactile est toujours présente. « Ce qui n’a pas du tout fonctionné, c’est qu’il était impossible de composer un numéro. Comme 1, 2, 3, comme sur un téléphone à cadran classique ». Voilà qui évoque bien sûr la blague de Steve Jobs lors de la présentation de l’iPhone :

« Tout le reste fonctionnait, mais la seule chose qui n’allait pas, c’était pour faire un numéro. C’était peu maniable. Ça ne fonctionnait pas ». L’idée est cependant restée et comme on l’a vu, le concept a été creusé au moment d’imaginer l’interface de l’iPhone. Steve Jobs y tenait, même si Tony Fadell et son équipe ne voulaient pas perdre de temps avec cette idée.

« Nous avons tout essayé. Nous avons essayé de mettre des petits boutons sur la molette sur lesquels on pouvait cliquer. Il y avait un téléphone Nokia avec ce clavier circulaire avec les chiffres, et Steve nous disait : “Faites en sorte que ça marche” ». En l’occurrence, le modèle devait être le Nokia 3650 qui n’a pas eu beaucoup de succès :

Tony Fadell confirme qu’il y avait deux systèmes qui se concurrençaient en interne : l’un sous Linux, qui était supervisé par Jon Rubinstein avant que Fadell prenne la direction de la division ; l’autre basé sur OS X géré par Avie Tevanian et Scott Forstall. « J’ai “tué” le projet Linux, parce que je savais qu’il y avait quelque chose de bien meilleur à faire (…) À l’époque, j’étais convaincu que nous pouvions aller de l’avant avec Purple OS [l’ancêtre d’iOS] ».

Cette obstination et cette volonté d’aller le plus loin possible dans le développement de produits — quitte à tout bazarder ensuite — ont survécu à Steve Jobs. Phil Schiller a, à plusieurs reprises, déclaré qu’Apple avait développé des Mac avec des écrans tactiles afin de confirmer l’intuition selon laquelle ça ne fonctionnait pas (lire : Pour Phil Schiller, le Mac est une « expérience tactile à temps partiel »).

En termes de matériel, le choix du processeur ARM est venu assez naturellement. « C’est venu de l’iPod », confirme Fadell. « Plus tard, bien après que l’iPhone a connu le succès, Steve a essayé de faire le switch vers Intel » (le CEO avait effectivement envisagé une puce Intel pour l’iPad). Mais le choix s’est d’abord porté sur ARM en vertu de l’héritage du baladeur, « parce que nous nous sommes appuyés sur l’iPod ».

« Je ne sais pas si nous avions un produit gagnant, je pense que nous avions un design gagnant », conclut-il. Il était clair que l’équipe avait entre les mains quelque chose qui avait du potentiel. L’histoire s’est ensuite chargée de prouver à quel point Apple avait vu juste — et combien ces efforts ont été payants.

D'où vient l'interface de l'iPod Phone ?

La fuite des prototypes étonne Tony Fadell dans le sens où le système “iPod” tel qu’on le voit n’a jamais été adapté à un écran tactile et encore moins sur un iPhone. Les équipes en charge de l’interface utilisaient Director, un logiciel Mac, et « il n’y avait aucun appareil de démonstration ».

Une ou plusieurs personnes ont donc pris le temps d’adapter cette interface à l’iPhone, sans doute « pour le plaisir », s’amuse Fadell qui note la présence d’éléments graphiques portant la signature de design Aqua qui était commune sur OS X à l’époque. Mais « jamais nous n’avions quelque chose comme ça chez Apple quand nous prenions des décisions ».